Pour en finir avec la facturation au mot!

Doit-on facturer au mot ou à l’heure? Qui ignore cet éternel débat?

Il serait grand temps que nous le réglions une fois pour toutes. Je n’irais donc pas par quatre chemins : la facturation au mot est selon moi à proscrire. Cela pour plusieurs raisons.

Pour vivre avec son temps
J’ignore d’où vient la facturation au mot, mais ce que je sais, c’est qu’elle ne correspond plus du tout aux conditions dans lesquelles nous exerçons notre profession. Quand on n’avait affaire qu’à des documents sur papier, ou à des documents simples sur traitement de texte, elle pouvait se comprendre. Mais aujourd’hui, de multiples éléments entrent en jeu dans une traduction : conversion de format (p. ex. pdf), mise en page, travail en langage balisé (XML, HTML), traduction avec des logiciels de TAO, etc.

Parce que la traduction, c’est un service professionnel
Je n’ai rien contre les détaillants, mais facturer au mot, c’est se transformer en quincaillier. On ouvre ainsi la porte à toutes sortes d’exagérations, comme la négociation extrême, le rabais au volume (alors qu’il n’y a pas d’économie d’échelle en traduction) ou la facturation dégressive. Voire à ce que des clients se demandent pourquoi on leur facture les articles et les noms propres.

La traduction est un tout et c’est le tout qu’on doit facturer, pas ses unités. À l’extrême, on devrait même facturer la ponctuation, puisqu’elle varie d’une langue à l’autre.

Parce qu’il y a une limite au rôle de la facturation
Certains arguent que l’avantage de la facturation au mot est qu’elle permet au client de savoir à l’avance combien la traduction va lui coûter.

Questions : Quand vous allez chez votre dentiste, savez-vous toujours combien vous allez payer avant de lui avoir demandé un devis ou d’avoir reçu la facture? Est-ce que ça vous viendrait à l’idée de demander à votre avocat un moyen de toujours savoir combien il va vous facturer, quel que soit le type de dossier que vous lui confiez? Pire encore, votre avocat est-il toujours en mesure de vous donner le coût exact d’un mandat avant qu’il l’ait terminé, et au cent près qui plus est?

Par contre, si vous allez chez votre épicier, vous saurez exactement combien vous coûteront vos kiwis, que vous en achetiez 1 ou 12. Vous sentez-vous plus proche de votre épicier ou d’un avocat, d’un professionnel?

Parce qu’il faut bien comprendre le rôle du mot dans la facturation
On confond le mot en tant qu’outil de calcul de la prestation et le mot comme unité de facturation. Chaque profession utilise des paramètres qui lui sont propres pour établir ses tarifs : liste préétablie, complexité, estimation du temps, etc. En traduction, nous utilisons le nombre de mots, mais aussi la difficulté du mandat, le format du document source, la combinaison de langues, et j’en passe.

Lorsque je suis allé faire changer la courroie de distribution de ma voiture, mon garagiste ne m’a pas détaillé le coût de chaque opération que la réparation comporte (mise sur le pont, ouverture du capot, retrait de la culasse, etc.). Il m’a simplement donné le temps total et son tarif horaire. Normal.

Parce que notre avenir est peut-être en jeu
Si on pousse plus loin, la facturation au mot risque même de nous empêcher d’exploiter complètement des solutions qui nous permettraient de nous démarquer des outils de traduction automatique. C’est-à-dire d’offrir des services à valeur ajoutée, comme le conseil.

C’est aussi une question de crédibilité
Bien sûr, j’ai volontairement forcé le trait! Je conçois qu’il peut être pratique qu’un client avec lequel on a une relation soutenue n’ait pas toujours à nous demander le prix d’une traduction. Pour moi, la négociation tarifaire est certainement la partie la plus désagréable de la relation commerciale, alors plus elle est simple, mieux je me porte…

Il est vrai aussi que la majeure partie d’entre nous travaille avec des cabinets ou des services de traduction. Je peux comprendre que ceux-ci préfèrent que leurs pigistes aient recours à la facturation au mot, car elle facilite la gestion.

Mais pensez-y bien quand vous sortez du milieu langagier. Réfléchissez au signal que la facturation au mot envoie au profane. Croyez-vous réellement qu’elle renforce notre crédibilité?

Personnellement, je facture au forfait quand je ne fais pas affaire avec des services linguistiques. Et jusqu’à présent, cela n’a jamais posé de problème. Normal, un ingénieur, un vice-président au marketing ou un acheteur n’a cure du prix au mot. Ce qu’il veut savoir, c’est combien votre prestation va lui coûter en fin de compte. Point.

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7 réflexions au sujet de « Pour en finir avec la facturation au mot! »

  1. Joachim Lépine

    Je suis tout à fait de votre avis, car force est de constater que le tarif au mot ne correspond pas toujours au travail réalisé, et ce, pour toute une foule de raisons.

    D’autre part, comme vous le relevez, la pratique de la facturation à l’heure est courante au sein des professions libérales et permet, entre autres, de faire valoir que notre travail est un « tout » qui ne se réduit pas à la somme de ses parties.

    Pour ma part, j’explique souvent dans mon devis (au mot) toutes les étapes de la traduction : documentation, traduction, recherche, révision, questions et suivi, modifications éventuelles au texte source et suivi, service « après-vente » au besoin, etc. Cela permet au client de mieux comprendre ce que comporte le travail, ainsi que le tarif qui en découle.

    Cependant, cela soulève le fait que la traduction n’est pas une question de transcription de mots, mais bien un travail complexe d’adaptation, voire de collaboration. En analyse finale, ce n’est souvent pas le nombre de mots qui détermine la nature et la portée du travail, mais plutôt le processus d’adaptation avec tout ce que cela comporte. Dès lors, ne serait-ce pas plus logique de facturer à l’heure, à l’image de l’avocat ou même du dentiste?

    Ce serait plus juste pour le client et cela protégerait également le traducteur, à qui on demande parfois de traduire des textes très courts, mais qui peuvent nécessiter beaucoup de temps de traitement en raison du processus d’adaptation (on pourrait prendre l’exemple classique du slogan d’entreprise, que plusieurs traducteurs facturent déjà à l’heure).

    Je serais curieux de savoir ce qu’en pensent d’autres traducteurs, car il s’agit d’une réflexion fort pertinente au moment où on constate que le tarif au mot est en baisse dans certains secteurs.

    Au plaisir de poursuivre la réflexion!

    Joachim Lépine, trad. a.

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  2. Jean-Sébastien Leroux

    J’abonne dans le sens de la tarification à l’heure. En effet, nos services se comparent à ceux d’un avocat quant à l’aspect « matière grise » de la chose. La plupart de mes clients étant surtout des services linguistiques, je facture encore au mot, mais vous pouvez être certain que je vais proposer une tarification à l’heure à mes prochains clients « directs », d’autant plus que cela reflète davantage le rôle de conseiller linguistique que nous sommes de plus en plus appelés à jouer.

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  3. Freelance translator

    Le vrai problème est de pouvoir chiffrer avant début du projet. Pour reprendre l’exemple du garagiste, il me dit à l’avance combien la pièce va coûter et combien d’heures d’atelier il va falloir pour la changer. Je n’ai jamais demandé à mon dentiste combien ça allait me coûter, mais oui, il a effectivement une grille de tarifs selon les soins à effectuer, les produits utilisés…
    Je me vois mal dire à mes clients « vous verrez bien quand j’aurai fini »… ils iront voir ailleurs. Et si je dois faire une estimation, je vois difficilement comment la faire si ce n’est en me basant sur le nombre de mots…évidemment, le tarif varie selon la forme et le fond, mais je ne vois pas en quoi cela empêche la facturation au mot.
    Ensuite, « le rabais au volume (alors qu’il n’y a pas d’économie d’échelle en traduction) » : et le temps passé à écrire/répondre au client n’est-il pas le même pour un projet de 5 000 mots que pour un projet de 20 000 mots ? Et le temps nécessaire à la conversion du fichier, à la préparation de l’espace de travail, à la recherche de documentation en rapport avec le sujet, à la préparation de la facture, etc. ?
    Pourquoi l’avocat ne fait-il pas de devis ? Je n’en sais rien, je n’ai jamais eu affaire à un avocat…peut-être à cause des impondérables de type renvoi, pourvoi et compagnie. Peut-être parce qu’il ne VEUT pas en faire, pour ne pas pouvoir faire jouer la concurrence.
    J’ai rarement des imprévus dans mon travail, vu que j’examine les fichiers à traduire avant d’établir un devis. Et si jamais j’en découvre en cours de route, je mets le projet en pause le temps de régler l’aspect financier du problème.
    Par ailleurs, bonjour le cliché de l’intellectuel qui méprise les épiciers… « êtes-vous un épicier ou un professionnel ? » non mais oh, un peu de respect pour les autres professions, svp !
    Et puis d’abord, l’épicier inclut le prix du bavardage, de l’ensachage et de beaucoup d’autres services dans le prix de son kiwi (et si vous payez le même p.u. pour 1 ou pour 12 kiwis, changez d’épicier…).
    Bref, je ne vais pas passer ma journée à souligner toutes vos inepties alors qu’au final, on sent bien que le fond du problème, c’est votre égo qui se refuse à discuter de centimes alors que vous avez la conviction d’être un Artiste.

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    1. Comleon Auteur de l’article

      Merci « Freelance translator » pour votre commentaire. Le problème est que vous n’avez pas compris qu’il s’agissait pour moi de lancer une discussion. Avec mes arguments, certes, mais d’une part il faut bien commencer avec quelque chose (et quelque chose de réfléchi, de préférence), d’autre part, je les assume entièrement et mon expérience du marché et du métier semble, hélas, me donner raison.

      Par contre, la seule raison pour laquelle j’ai accepté votre contribution est qu’elle apporte la diversité d’opinion nécessaire à la discussion. Car elle ne respecte pas deux règles fondamentales de la nétiquette : ne pas insulter son interlocuteur (inepties) et ne pas rester anonyme.

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  4. Remko ZEVEN

    Excellente contribution, François ! Fort de mes plus de vingt ans d’expérience de la traduction en emploi plein temps dans un ministère aux Pays-Bas, je ne peux qu’abonder dans votre sens. Je suis relativement privilégié comparé au travailleur indépendant (retraite, assurances maladie et incapacité de travail étant assurées) et sans trop de soucis de fin de mois (encore que, vu les diverses charges d’un foyer par les temps qui courent, un salaire de 1950 EUROS net par mois, ça ne casse pas vraiment une patte à un canard). Les trois quarts des textes proposés à la traduction sont de bien piètre qualité et en freelance je ne me verrais pas traduire au mot à moins d’avoir des textes source bien écrits !

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  5. Comleon Auteur de l’article

    Merci pour votre gentil commentaire, Remko. Je trouve intéressant d’avoir le point de vue d’une personne qui travaille dans des conditions et dans un contexte différents des miens. Avec ce billet, j’avais pour but aussi d’explorer des pistes pour une meilleure valorisation de notre métier, quel que soit le pays où il est exercé. Il y a du pain sur la planche de ce côté là!

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