Plaidoyer pour la valorisation de la traduction technique

Qu’est-ce que la traduction technique au juste? Son appellation même est confuse. Wikipédia affirme « qu’elle reste un mystère pour le grand public », mais l’expérience m’a montré qu’elle le reste aussi pour nombre de traducteurs et de clients!

J’ai débuté dans la profession par la traduction technique. Compte tenu de mon bagage (diplôme universitaire en génie et expérience pratique), c’était logique. Bien que j’aie maintenant élargi mon champ de compétences, elle reste un domaine que je connais bien et la dévalorisation injustifiée dont elle fait l’objet m’agace.

Définissons la traduction technique
D’abord, pour clarifier les choses, ce que j’entends par traduction technique, c’est la traduction technologique : électricité, télécommunications, aéronautique, industrie, ingénierie, etc. Pour moi, les autres domaines non généralistes, comme la comptabilité et l’agronomie, relèvent de la traduction spécialisée, dont la traduction technique est une branche.

Son objectif n’est pas l’esthétique, mais l’efficacité brute, directe. Le texte traduit doit livrer son sens au premier coup d’œil. Pour ce faire, le traducteur technique doit impitoyablement éliminer le superflu et être concis à l’extrême… tout en étant clair.

On distingue deux sortes de traduction technique : celle destinée au grand public (modes d’emploi d’électroménagers, guides d’utilisation automobiles) et celle, plus pointue, destinée aux spécialistes et aux techniciens. Bien que leur degré de difficulté diffère, elles exigent toutes deux une grande capacité de raisonnement pour comprendre des appareils et des procédés parfois très complexes.

Un domaine déprécié parce que méconnu
La traduction technique est la plus mal connue et la plus mal jugée des disciplines de la traduction. Peut-être parce qu’elle est la plus récente. Peut-être parce qu’elle demande souvent de s’écarter des principes fondamentaux du transfert linguistique et de la rédaction, donc de ce qu’on apprend à l’école. Peut-être aussi parce qu’il existe chez l’intellectuel – ce qu’est incontestablement le traducteur – une propension à mésestimer le technicien, le « manuel ».

Cette ignorance a donné naissance à des clichés dont la ténacité ne cesse de m’étonner. On pense que ce type de traduction est facile parce que les énoncés ont l’air simples. Qu’il suffit d’un bon dictionnaire spécialisé et le tour est joué!

Facilité apparente… mais complexité bien réelle!
Même si elle n’est pas aussi prestigieuse que la traduction littéraire, la traduction technique peut présenter de véritables casse-tête qui exigent du traducteur un pur talent « d’artiste »!

Car s’appuyer sur des lexiques spécialisés, c’est bien beau, encore faut-il qu’il y en ait! Certes, l’informatique grand public ou l’automobile regorgent de glossaires et leur phraséologie est bien établie. Mais dans d’autres champs, comme la haute technologie ou des secteurs « confidentiels », de nouveaux termes apparaissent sans cesse, il y a peu de travail terminologique ou encore, il est impossible de trouver de document de référence.

De plus, les publications techniques ont pris durant la dernière décennie un virage technologique comme peu d’autres secteurs de l’édition. Les traducteurs techniques ont donc dû se familiariser avec les outils et formats des publications électroniques : principes de la norme S100D, langages balisés (xml et autres), etc.

Tout réside dans la compréhension du sujet
En technique, pratiquement tout repose sur la compréhension du mécanisme, du système ou du procédé sur lequel porte le texte à traduire. Saisir le fonctionnement d’un appareil de sectionnement haute tension pour réseaux de distribution électrique est déjà très ardu. Mais quand le rédacteur n’a aucune formation en rédaction, maîtrise mal sa langue de travail ou n’emploie pas le vocabulaire établi, bonjour les maux de tête! Sans une connaissance approfondie du système, et de son environnement d’exploitation, le traducteur n’a aucune chance de s’en sortir honorablement.

C’est une situation que l’on rencontre bien plus souvent dans les documents techniques que dans tout autre document. Pour comprendre ce que les mots de la langue de départ ne lui disent pas et donner un sens à ce qui n’en a pas, le traducteur devra déployer des trésors d’ingéniosité et de réflexion, consulter une pléthore de revues ou de sites Web spécialisés (s’il en existe). S’il a la chance inouïe d’avoir accès à l’auteur, son salut viendra de sa faculté à entretenir un dialogue fructueux avec lui.

Pas littéraire, mais quand même liée à la culture
Contrairement à une idée répandue, la traduction technique est aussi teintée culturellement. Car à partir du moment où on s’adresse à des gens, tout texte a une connotation culturelle. Si les Normes internationales d’information financière (IFRS) ont introduit une uniformisation du vocabulaire en comptabilité, cette uniformisation systématique est inconnue dans de nombreux autres champs d’activité.

Ainsi, une traduction technique réalisée en France ne sera pas obligatoirement exploitable au Canada, en raison de la différence de vocabulaire, mais aussi de culture. Et inversement.

La traduction spécialisée n’est pas une spécialité!
Malgré sa complexité et ses spécificités, la traduction technique occupe peu de place dans les programmes universitaires. Au Québec, on ne lui consacre que 45 heures dans tout un baccalauréat, et encore, dans le cadre d’un cours optionnel qu’elle partage avec la traduction scientifique. Pas évident d’arriver à une quelconque maîtrise avec si peu de temps et de moyens.

Et malheureusement, trop de traducteurs débarquent dans ce domaine parce qu’il y a du travail, mais sans jamais avoir compulsé un manuel spécialisé de leur vie! Ils produisent alors des traductions techniques derrière lesquelles on sent bien les connaissances littéraires de son auteur, mais hélas aussi sa méconnaissance de la langue technique.

Pour une traduction technique estimée comme elle le devrait
Il faut de nombreuses années d’expérience et d’innombrables heures de recherche à un traducteur technique pour maîtriser son domaine et acquérir les compétences uniques qu’il requiert.

Or si en médecine ou en droit, la possession de compétences spécialisées s’accompagne d’une hausse de la considération et donc de la rémunération, ce n’est pas le cas en traduction. Du moins, pas systématiquement, tant s’en faut!

Tant qu’on ne comprendra pas la spécificité de la traduction technique, il sera difficile pour le vrai traducteur technique d’exploiter monétairement ses acquis. Et les traductions techniques continueront à être ce qu’elles sont trop souvent, médiocres.

Pourtant, les manuels techniques sont parfois la seule chose qu’on connaît d’une entreprise, leur qualité est donc primordiale pour sa crédibilité.

De même, si une branche d’une profession est déconsidérée, c’est toute la profession qui l’est. Il serait temps qu’on s’en rende compte.

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7 réflexions au sujet de « Plaidoyer pour la valorisation de la traduction technique »

  1. 22bemol

    Très bon texte qui devrait être lu par les futurs traducteurs autant que par les fournisseurs. On ne se rend pas compte de la complexité de cette branche de la profession tant qu’on n’y a pas été confrontée dans les plus obscurs recoins de rédactions incompréhensibles même pour des ingénieurs avertis!

    Répondre
  2. Dwain Richardson

    Excellent texte, François. Bien que je sois déçu du contenu général d’un cours que je prends à l’heure actuelle (et qui prend fin bientôt, de même que mon programme !), je suis au moins content que le professeur ait pris la peine de nous parler un peu de la traduction technique. Je me rends compte que c’est un monde différent de ce qu’on appelle la traduction spécialisée. Selon les champs en question, il y a du jargon connu par les experts, beaucoup de néologismes, de termes « intraduisibles » et j’en passe. Bref, c’est du travail pour produire une traduction jugée adéquate selon les yeux des experts et leur clientèle, et il est effectivement lamentable de constater la qualité pauvre de traductions que je vois dans les guides d’entretien, sur les étiquettes, etc. Les entreprises sont-elles au courant des traductions piètres ? Si oui, que font-elles pour améliorer la qualité écrite ?

    En tout cas, si jamais je veux travailler dans le domaine technique, je sais d’ores et déjà que j’aurai beaucoup du pain sur la planche !

    Et sur le plan du contenu des programmes de traduction, je suis d’accord avec vous. Je pense, de fait, que les cours s’attardent trop sur les domaines prisés : juridique, administratif, commercial… et ne couvrent pas assez des domaines tels que celui du culturel et artistique, agricole et technique. Bon, peut-être ces domaines sont moins profitables, mais il n’en demeure pas moins qu’il existe des traducteurs qui se spécialisent dans ceux-ci parmi tant d’autres. Un peu plus d’ouverture vers les domaines secondaires ou tertiaires sera préférable.

    Répondre
    1. Comleon Auteur de l’article

      Merci beaucoup Dwain! Je ne connais ni le contenu ni la qualité des cours de traduction spécialisée, alors je ne me prononcerai pas dessus. Je veux juste dire qu’ils sont trop peu nombreux.

      La traduction technique est parfois à la limite de la traduction, c’est ce qui la rend difficile. Et je ne parle pas de la traduction de sites Web ou de logiciels! J’y reviendrai d’ailleurs dans un prochain billet…

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  3. André Senécal, trad. a., réd. a

    Excellent article de présentation de la traduction technique au public en général… et à certains traducteurs en particulier. On n’insistera jamais assez sur la nécessité pour le traducteur technique de continuer à acquérir des connaissances techniques en prise directe avec son travail, tout en ne négligeant pas le volet linguistique de son exercice. L’aspect culturel joue aussi un rôle important, trop peu connu de bien des traducteurs techniques. Enfin, traduire pour des techniciens est beaucoup plus difficile que de traduire pour des universitaires. L’exercice exige un pragmatisme selon lequel, pour reprendre les propos de Claude Bédard, la qualité de l’expression prime sur la qualité de la langue, même si ces deux concepts se confondent souvent.

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    1. Comleon Auteur de l’article

      Merci beaucoup André. Figurer dans un commentaire sur la traduction technique à côté de Claude Bédard et d’André Senécal, quel honneur!

      Merci aussi pour ce complément d’information bien intéressant.

      Répondre
  4. Charlotte Girard

    J’ai beaucoup apprécié votre plaidoyer. Je suis traductrice technique intégrée à une société et je vous avoue que si je n’avais pas avec moi les personnes pour m’expliquer les fonctionnements des appareils, je serais bien incapable de traduire les notices. En tous cas c’est à mon avis un avantage pour une société d’avoir un traducteur interne. J’ai parfois bien du mal à expliquer à ma hiérarchie quel temps et quel argent ils y gagnent. De plus, l’externalisation des traductions représente pour moi une perte de qualité quant à la consistance de la terminologie d’une entreprise.
    Bien à vous
    Charlotte

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