L’importance de fixer des limites

Je suis récemment tombé sur Les grandes marées, une jolie fable de Jacques Poulin parue en 1995 chez Leméac. Elle raconte l’histoire d’un traducteur taciturne employé d’un quotidien, à qui son patron propose de s’installer dans une île déserte qu’il possède sur le Saint-Laurent afin d’y traduire des bandes dessinées destinées au journal.

Au début, le traducteur solitaire mène une vie paisible et routinière entre ses traductions, auxquelles il apporte beaucoup de soin, et ses exercices quotidiens et disciplinés de tennis. Mais le patron se met un jour à amener une série de drôles de personnages qui, en plus de nuire à la concentration du traducteur, lui feront peu à peu perdre de sa qualité de vie. En effet, à chaque arrivée, il a un peu moins de temps pour travailler et doit se retrancher dans un espace de plus en plus exigu et spartiate.

Le traducteur accepte sans mot dire chaque nouvelle dégradation de ses conditions d’existence, se contentant de se replier un peu plus sur lui même. Il lui devient alors impossible de remettre ses traductions à temps. Ce qui n’est finalement pas bien grave, puisqu’il apprend qu’elles ne sont jamais publiées, le patron s’étant doté à grands frais d’un « cerveau électronique » capable d’effectuer les traductions en un temps record.

Il y a bien entendu diverses façons d’interpréter cette histoire, mais le lien est trop facile pour ne pas la lire au premier degré. Plus on se laisse faire, plus les gens en profitent et si on ne fait pas attention, si on ne réagit pas, c’est notre utilité même qui finit par être menacée. C’est ce qui risque de nous arriver, à nous les traducteurs, si certains continuent à tolérer des conditions de travail inacceptables, dont voici trois exemples.

Ces dernières années, des agences de traduction proposant des services uniquement en ligne sont apparues dans le paysage. Aux traducteurs, elles offrent des mandats sous forme d’enchères – descendantes! – qui aboutissent à des tarifs d’une maigreur incroyable. Certains contrats s’adjugent à 3 ou 4 € (4 ou 6,5 $ CAN), comme si la traduction était du commerce de détail. On attribue des contrats à 15 ou 16 € (20 $ CAN) de l’heure. Quand on pense que les traducteurs – les vrais, les professionnels – sont des spécialistes possédant généralement une formation du niveau baccalauréat (Amérique du Nord) ou bac + 5 (France), ou l’équivalent, ce sont des taux insensés!

De même, il existe une pratique qui constitue à envoyer simultanément à une pléiade de traducteurs une offre de traduction, laquelle est attribuée au premier qui répond. Je n’ai pas dit au plus compétent, au plus qualifié ou à celui qui se montre le plus professionnel; non, au plus rapide! Nous voilà relégués au rang de fauves dans un zoo auxquels on lance des quartiers de viande et c’est au plus vif ou au plus rusé à en profiter. Quarante mille ans d’évolution depuis l’homme de Cro-Magnon pour en arriver là, il n’y a pas de quoi pavoiser.

Enfin, une pratique inimaginable dans d’autres professions a commencé à s’instaurer : la mise en alerte (astreinte) non dédommagée. C’est-à-dire qu’on demande au traducteur de rester le week-end ou le soir près de son téléphone mobile – et de son ordinateur – dans l’attente d’une éventuelle traduction à faire. Non seulement le client ne paye pas de supplément d’horaire exceptionnel, mais le traducteur ne sera rémunéré que si un travail lui est envoyé. Juste pour rire, tentez d’offrir ce genre de conditions à votre plombier ou à votre avocat pour voir ce qu’il va vous répondre…

Le manque de respect dont font preuve les initiateurs de ces pratiques – que ce soient des entreprises de traduction ou des clients finaux – est malheureusement bien compréhensible, car trop de traducteurs acceptent sans sourciller des conditions inadmissibles, comme celui de la fable de Poulain. Je vous incite d’ailleurs à lire l’histoire pour savoir comment elle se termine!

Pourtant, cette attitude est néfaste pour tout le monde. En premier lieu, pour les traducteurs qui l’adoptent, et qui ouvrent ainsi une boîte de Pandore sans fond. Mais aussi pour l’ensemble de la profession, car elle donne à penser que les traducteurs exercent un métier peu important.

Pire encore, elle est nocive pour les gens mêmes qui offrent ces conditions. En effet, ils sapent la réputation de la traduction, ce qui à terme la rendra moins attractive pour la relève et fera en sorte qu’elle attirera moins de candidats talentueux. Pour les agences de traduction, cela revient à miner son fonds de commerce!

Enfin, elle nuit aux destinataires finaux, à ceux et celles qui ont besoin de nos services, parce qu’il est impossible de bien travailler dans de mauvaises conditions.

Je sais très bien qu’il faut gagner sa vie et je suis le premier à me démener sans compter pour mes clients. Cependant, je suis aussi conscient que certains gestes profitables dans l’immédiat risquent fort de se retourner contre moi à l’avenir. Nous devons fixer les limites de ce que nous pouvons accepter, par respect pour nous-mêmes, mais aussi par respect pour ceux qui bénéficient de nos traductions.

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