OTTIAQ : un urgent besoin de modernisation

L’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ) fête ses 25 ans. L’heure est certainement aux réjouissances, mais c’est aussi le bon moment pour dresser un état de sa situation. Et le bilan est plutôt mitigé. Bien qu’il soit d’une grande utilité pour la population et les langagiers du Québec et du Canada[1], il demeure peu connu du public qu’il a pour mission de protéger et peine depuis quelque temps à suivre l’évolution de cette société qu’il est censé servir.

La cause en est principalement la difficulté qu’éprouve l’Ordre à concrétiser deux de ses louables valeurs : le professionnalisme et le leadership. Mais aussi ses sérieuses lacunes en matière de transparence, autre qualité essentielle à tout organisme moderne.

Professionnalisme
Comme tous les ordres professionnels, l’OTTIAQ est soumis à des règles et des principes rigoureux et clairs, qui devraient lui assurer un certain professionnalisme. Et c’est le cas en ce qui concerne la gestion et le fonctionnement au quotidien.

Par contre, c’est beaucoup plus difficile sur le plan de la vision et des décisions de grande envergure, au point où on a du mal aujourd’hui à reconnaître l’organisme avisé qu’il a longtemps été.

Pensons, par exemple, à certaines décisions financières pour le moins « surprenantes » prises ces dernières années. On peut s’interroger sur la hausse de plus de 20 % de la masse salariale entre 2014-2015 et 2015-2016[2], principalement pour une embauche de personnel dont on attend encore les résultats. De même, il est légitime de douter de la pertinence de se lancer dans une campagne publicitaire qui aura englouti en deux ans l’équivalent de 40 % du budget annuel de l’OTTIAQ dans un médium totalement inadéquat et surtout, sans objectifs de retombées mesurables, une aberration en gestion professionnelle.

Mais que dire de ce qui devait être le point d’orgue de la réorganisation de la gouvernance entreprise il y a trois ans, soit le recrutement du président-directeur général. Certes, le Conseil d’administration a fini par doter ce poste, mais que le processus aura été laborieux! Neuf mois de tâtonnement et d’improvisation pour arriver à ses fins, on ne peut pas parler d’efficacité redoutable. Et ne parlons pas de l’opacité totale dans laquelle le tout s’est déroulé…

Une bonne partie du problème découle du fonctionnement du Conseil d’administration (CA). Le Code des professions, qui régit les ordres professionnels, accorde au CA une importance considérable et donc d’immenses responsabilités à chacun de ses membres. Malheureusement, si leur dévouement et leur intelligence ne font aucun doute, les administrateurs de l’OTTIAQ sont trop mal outillés et parfois trop mal dirigés pour bien assumer ces responsabilités. Peut-être manquent-ils aussi occasionnellement de vigilance.

Leadership et ouverture
Assumer un leadership, c’est tout d’abord faire preuve de vision, c’est-à-dire savoir pressentir l’avenir et se donner les moyens d’influer dessus. Et pour cela, il faut bien comprendre sa raison d’être et le contexte particulier dans lequel on évolue.

Comme pour tout ordre professionnel, la mission première de l’OTTIAQ est la protection du public[3]. Or, il existe différentes façons d’assurer cette mission et de la faire valoir. On peut, comme le fait actuellement l’Ordre, insister sur la loi et la réglementation; c’est la façon la plus étriquée et la moins imaginative. De plus, le dogmatisme sclérose et a un effet dissuasif sur les sympathisants et les adhérents potentiels, et particulièrement sur les jeunes. N’oublions pas que l’époque est à la remise en question des institutions et de leur rigidité!

Mais il est aussi possible de choisir la voie du bien-être de ses membres. Par exemple, en cherchant à agir sur les phénomènes sociétaux et commerciaux qui nuisent à la pratique des langagiers[4], l’OTTIAQ peut améliorer les conditions de travail de ces mêmes langagiers et donc, la qualité du service qu’ils rendent à la population.

Cependant, toute ambition de protection est vaine si on ne connaît pas celles et ceux qu’on est censé protéger. Il est donc nécessaire de s’en rapprocher. Or, l’OTTIAQ a choisi la stratégie exactement inverse : il s’est recroquevillé dans sa zone de confort, se crispant sur le domaine langagier.

Une tendance est symptomatique de ce choix : l’énorme énergie consacrée à un élément totalement secondaire pour la protection du public et l’influence sur l’avenir des professions, soit l’adhésion de l’OTTIAQ à la Fédération internationale des traducteurs (FIT). Certes, il est toujours utile de se tenir près de ses amis, mais cela ne doit pas se faire au détriment des dossiers cruciaux ayant un impact direct sur ses professions, ses membres et la population.

On ne peut pas faire preuve de leadership quand on se replie sur soi. Pourtant, si l’on en juge le (maigre[5]) compte rendu qui nous a été fait à l’assemblée générale de juin 2017, la récente planification stratégique triennale ne brille pas par son ambition et son originalité au chapitre de l’ouverture; pas plus à l’égard des non-membres que des membres.

Il ne faut pas hésiter à s’ouvrir aux autres; dans le cas de l’OTTIAQ, aux non-langagiers – le fameux « public ». Mais également aux langagiers non membres, car s’il veut mener à bien sa mission et garantir son avenir à long terme, l’Ordre doit accroître son effectif. Et pour cela, il est impératif qu’il choisisse désormais la voie de la séduction et abandonne, entre autres, cette attitude condescendante consistant à considérer les non-adhérents comme des gens « dans l’erreur » pour les percevoir plutôt comme des alliés et des membres en devenir. La stratégie de l’ouverture et de la main tendue est un outil puissant. Dans le cas d’un organisme auquel l’adhésion n’est pas obligatoire, c’est même le seul qui puisse se révéler efficace à long terme.

Transparence
Mais il y a un secteur dans lequel l’OTTIAQ se révèle particulièrement faible : la transparence au bénéfice de ses membres. Il est extrêmement surprenant de voir un organisme comptant quatre personnes chargées de communication échanger aussi peu avec sa base.

Pourtant, plusieurs changements appellent à une transparence accrue :

  1. La PDG possède aujourd’hui des responsabilités comme jamais personne n’en a eues à l’Ordre jusqu’ici;
  2. Le nombre de déplacements à l’étranger des porte-parole de l’Ordre a considérablement augmenté. Il serait intéressant pour les membres – qui financent ces voyages – de savoir ce qu’ils y font, autre que d’assumer le mandat largement flou de « représenter l’OTTIAQ », et surtout ce qu’ils en rapportent[6];
  3. Comme les administrateurs sont deux fois moins nombreux qu’ils l’étaient il y a encore deux ans, les membres ont désormais deux fois moins de possibilités de peser sur les décisions et de participer à l’orientation de l’Ordre.

Il faut dire que les dirigeants de l’Ordre se méprennent sur leurs devoirs en matière de reddition de comptes aux membres : ils croient trop souvent que ces devoirs se limitent aux rares et restrictives dispositions du Code des professions sur le sujet. Or, ils ont aussi dans ce domaine des obligations morales. Ne serait-ce que parce que les membres sont les principaux bailleurs de fonds de l’Ordre.

Ils ne peuvent pas se contenter de quelques lignes épisodiques dans l’Antenne express et de deux malheureuses heures dans l’année à l’occasion de l’assemblée générale (AG). Il est d’ailleurs regrettable qu’ils se félicitent quand l’assemblée a été courte. L’AG est le seul exercice de reddition de comptes officiel de l’Ordre; elle devrait être un événement auquel les membres se pressent. Une multitude d’organismes l’ont compris et redoublent d’efforts et d’imagination pour favoriser la participation. Pas l’OTTIAQ.

Avenir et solutions
Étant donné les défis auxquels font face l’Ordre lui-même, mais aussi la traduction, la terminologie et l’interprétation, ces faiblesses sont préoccupantes. Or jamais dans leur histoire les langagiers, mais aussi la population, n’ont eu autant besoin d’un organisme de son ampleur et de son importance. Heureusement, il existe plusieurs solutions susceptibles de corriger les lacunes exposées dans cet article :

  • Mettre sur pied un programme rigoureux de formation des administrateurs, notamment – mais pas seulement – en matière financière.
  • Mettre en place un plan de relève au CA, qui permettrait de déceler au sein du Conseil comme de l’OTTIAQ dans son ensemble les personnes aptes à prendre la présidence – et désireuses de le faire – et leur apporter le soutien nécessaire pour y parvenir. Ceci afin d’assurer diversité et ouverture.
  • Exiger une délimitation claire des responsabilités de porte-parole entre le président du Conseil d’administration et la présidente-directrice générale.
  • Soumettre tous les comités – planification stratégique comprise – à un processus ouvert à l’ensemble des membres.
  • Adopter pour la planification stratégique des principes directeurs s’inspirant des bonnes pratiques. Par exemple, instaurer la recherche d’information de sources extérieures au milieu langagier.
  • Concevoir un plan de marketing destiné à informer et à séduire a) les étudiants et les praticiens non membres; b) les autres intervenants du milieu langagier (clients, clients potentiels, autres organismes); et c) le public (en allant véritablement à sa rencontre).
  • Adopter une politique de reddition de comptes fondée non pas sur des principes dépassés, mais sur des concepts modernes d’éthique et de transparence. Cette politique obligerait, notamment, les porte-parole à se déplacer en vertu d’un mandat clair (mais pas obligatoirement détaillé) et à rendre des comptes de ce qu’ils ont fait à l’ensemble des membres (par l’Antenne express, par exemple).

Il est temps que les membres et les autres langagiers réinvestissent l’OTTIAQ pour y insuffler les valeurs caractéristiques de la modernité : transparence, ouverture aux autres, esprit de collaboration et vision. Ce n’est qu’ainsi qu’ils garantiront son avenir à long terme et feront en sorte qu’il ne soit pas l’Ordre d’une seule génération.

 

[1] Le Québec est le chef de file en matière de traduction au Canada et l’OTTIAQ regroupe 60 % des traducteurs canadiens membres d’associations professionnelles d’un océan à l’autre.

[2] Rappelons que la masse salariale est une dépense incompressible qui augmente déjà naturellement chaque année, contrairement aux revenus qui, à l’Ordre, sont soumis à divers aléas. Une hausse élevée de la masse salariale peut cependant se justifier si elle s’accompagne d’effets positifs tangibles.

[3] Les ordres professionnels ont à l’origine une vocation sociale, puisqu’ils visent à éclairer la population sur les éléments complexes des professions qu’ils représentent et à la protéger contre les charlatans.

[4] Par exemple, l’amateurisation de la profession due au crowdsourcing mal pensé ou la tendance des entreprises et des gouvernements à confier de plus en plus leurs traductions à des multinationales peu soucieuses de qualité et de confidentialité.

[5] Cet exercice, le plus important pour l’avenir de l’OTTIAQ, a fait l’objet d’un exposé d’à peine deux minutes!

[6] N’oublions pas que la première mission de l’OTTIAQ est de protéger le public québécois. À ce titre, il est étonnant de noter qu’à la fois le président du conseil d’administration et la PDG se sont rendus au congrès de la FIT à Brisbane (Australie) en août dernier. Plus de deux mois après, l’Antenne express, le bulletin hebdomadaire d’information de l’OTTIAQ, n’a toujours pas fait mention de ce qui s’y est passé.

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